Témoignages : « à vouloir contrôler le surtourisme, on l’a exacerbé »

Comment en vient-on à se retrouver en situation de surtourisme? Est-ce que le surtourisme tombe du ciel? Est-ce uniquement dû au fait que les touristes se multiplient dans le monde?

Été 2025: il y a foule dans le Parc National de Banff. Photo: Isabelle Chagnon

Y a-t-il autre chose derrière?

Open Jaw Québec a voulu savoir si une autre situation que la multiplication des voyageurs dans le monde, peut faire basculer une destination populaire en état désagréable pour tous de surtourisme. Et pour le savoir, nous avons frappé à la porte des observateurs de première ligne : ceux qui assistent aux choses de l’intérieur. C’est-à-dire : les résidents d’une destination populaire.

Le Canada étant en vogue cette année, nous sommes allés à leur rencontre en sol canadien. Notre mission : obtenir des témoignages de résidents qui habitent l’une des régions les plus touristiques du pays : les Rocheuses Canadiennes.

Open Jaw Québec a parlé à Tom et à Olivia. Voici leurs témoignages.

Tom, habitant du Parc national de Banff depuis 50 ans

« C’est Parcs Canada, qui gère les parcs nationaux de Banff et de Jasper, qui a engendré la problématique du surtourisme dans les parcs. Voici comment.

Été 2025: les navettes, seuls véhiculent qui ont accès au Lac Moraine. Photo: Isabelle Chagnon

Aujourd’hui, les touristes n’ont plus accès au Lac Moraine avec leur voiture, ni à sa route, ni à son stationnement. C’est la même chose pour Lake Louise. Pour y aller, les visiteurs doivent obligatoirement prendre une navette. C’est Parcs Canada qui a instauré ce système. Parcs Canada offre un service de navette mais aussi plusieurs compagnies privées.

Parcs Canada a instauré ce système pour gérer le trafic et la hausse continuelle des visiteurs en voiture.

Mais voici : avant l’instauration de ce système, chaque véhicule qui accédait à ces endroits, transportait 1, 2, 3 ou 4 passagers. Aujourd’hui, avec l’instauration des navettes, et bien chaque véhicule (navette) qui se présente transporte entre 15 et 60 passagers! Et les navettes sont en continue, toute la journée, sans arrêt.

En parallèle, outre l’ajout de quelques toilettes, on n’a pas ajouté d’infrastructures, ni de camping, ni des aires de pique-nique additionnelles. Donc, les navettes amènent 10 à 20 fois plus de visiteurs par jour qu’avant, et dans des endroits qui n’ont pas bougé en superficie, ni en infrastructures. Les engorgements ont été créés ainsi.

Mais il y a aussi ceci : la statistique n’a pas changé. J’explique : avant l’instauration du système de navette, certains touristes devaient rebrousser chemin faute de pouvoir trouver une place de stationnement par exemple au Lac Moraine.

Mais les navettes se remplissent elles aussi aujourd’hui, parce que le nombre de touristes ne cesse de grossir année après année. Et donc, chaque jour, des touristes ne peuvent pas acheter un billet pour une navette parce que les billets sont tous vendus.

Donc, en bout de ligne, à vouloir contrôler le surtourisme, on l’a exacerbé. On a augmenté la capacité, mais pas la qualité de l’accueil. Et le pourquoi du pourquoi? L’avidité des entreprises touristiques, des entrepreneurs et des institutions à en vouloir toujours plus. »

Olivia, habitante de la ville de Banff depuis 35 ans

« Ce n’est pas la faute des touristes. Un touriste, si on lui donne l’accès à un endroit, il va y aller. L’encadrement de l’achalandage ne s’est pas fait sur les touristes mais sur les transports. On a multiplié les transports collectifs, et donc on a multiplié les touristes.

Au Lac Maligne dans le Parc national de Jasper, le nombre de bateaux pour la balade sur le lac est à neuf. Les départs sont aux 15 minutes. Oui, ça offre plus de possibilités pour les touristes, mais le personnel en ville qui vend des billets pour la balade, quand on lui pose la question de l’accès au stationnement, il dit ne pouvoir garantir quoi que ce soit parce qu’il y a beaucoup de visiteurs chaque jour. Et on dit au touriste de s’y rendre de bonne heure. Le résultat, c’est que des tas de touristes arrivent sur les lieux à des heures qui sont bien en avance sur l’heure de départ de leur croisière, et ça, ça bloque les stationnements.

C’est la gestion de tout ça qui fait défaut.

Été 2025: les navettes de Parcs Canada, dans le Parc National de Banff. Photo: Isabelle Chagnon

J’ajoute que des institutions comme Parcs Canada sont souvent bien heureuses de dire qu’elles ont répondu à la demande et augmenté la fréquentation des lieux touristiques. Mais les statistiques ne parlent pas de l’expérience du client.

Aujourd’hui, quand vous allez à Lake Louise, il y a de belles pancartes qui invitent les touristes à aller acheter un café et un muffin dans le petit café du Fairmont qui accueille les visiteurs de passage. C’est super bien, mais une fois à l’intérieur, il y a d’autres pancartes qui informent les touristes qu’ils doivent s’en aller dès qu’ils ont obtenu leur café. Et les toilettes ont été condamnées.

Je comprends totalement pourquoi les choses sont ainsi. Et je suis certaine que les gens, en général, comprennent. Si on dit aux visiteurs de sortir, c’est pour dégager les allées, pour mieux faire véhiculer le monde. Mais il n’en demeure pas moins que l’expérience client est entachée.

Et vous savez, ce n’est pas parce qu’on peut expliquer une situation que cette situation devient tout-à-coup plus acceptable ou agréable.

Autre chose, la promesse électorale de Mark Carney, qui est d’offrir la gratuité d’accès dans les parcs nationaux cet été jusqu’au 2 septembre, d’un côté cela prive l’institution d’énormes revenus pour entretenir les parcs, et de l’autre, cela multiplie encore davantage le nombre de visiteurs. Résultat : le personnel de Parcs Canada en a plein les bras cet été, et les gens se présentent dans les parcs à 7 personnes par voiture!

C’est exactement la recette parfaite pour encourager le surtourisme. »

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Isabelle Chagnon
Détentrice d’un baccalauréat en journalisme de l’Université Laval, Isabelle débute sa carrière de journaliste en voyage en 1995. Ses articles et reportages ont voyagé dans les magazines L’agent de voyages, Voyager et Tourisme Plus, Atmosphère d’Air Transat et le Journal Le Devoir, entre autres. Elle est co-autrice de quatre guides chez Rudel Médias (25 destinations soleil pour les vacances) et aux Éditions Ulysse (Voyager avec des enfants, Fabuleux Alaska/Yukon, Longs séjours à l’étranger). Depuis 2006 aussi, elle présente des conférences devant public.