Les conseils aux voyageurs d’Ottawa, à l’encontre de la loi?

Dans un premier temps, si Ottawa était un agent de voyage, le tourisme en Europe ferait faillite maintenant.

Car voici :

Photo: Mantas Hesthaven/Unsplash

Les avis aux voyageurs du gouvernement canadien pour les pays d’Europe sont, disons, archi rebutants en ce moment. Selon Ottawa, le comportement que doivent adopter les touristes dans les pays d’Europe, relève largement du profil du terrorisé névrosé dans un rôle central d’une chasse à l’homme.

Jetons un œil sur les conseils d’Ottawa pour la France :

utilisez le moins possible votre cellulaire dans les transports en commun et dans les lieux achalandés pour éviter d’être distrait et d’attirer l’attention des voleurs;

-garez votre véhicule dans un stationnement surveillé, redoublez de vigilance si vous louez une voiture, car les véhicules de location sont des cibles de choix;

-si vous conduisez un véhicule, verrouillez toujours les portières et gardez les fenêtres fermées.

Allons faire un tour en Espagne :

– en cas d’incident sur la route, faites preuve de beaucoup de prudence avant d’accepter l’aide d’une personne autre qu’un policier ou un membre de la Guardia Civil en uniforme;

-soyez toujours sur vos gardes lorsque vous vous trouvez dans les lieux publics;

-si vous vous rendez en Espagne pour rencontrer quelqu’un que vous avez connu en ligne, il est possible que vous soyez victime d’une escroquerie;

-redoublez de vigilance lorsque d’autres personnes manipulent vos cartes pour un paiement;

-consultez régulièrement les médias locaux pour vous tenir au courant des manifestations en cours;

-dans les zones marines, vous vous exposez à des empoisonnements, des piqûres ou des infections si vous posez les pieds sur des coraux;

-si vous comptez faire de l’alpinisme ou du ski, souscrivez une assurance voyage qui couvre des services de secours par hélicoptère et d’évacuation médicale;

-les voleurs ont recours à diverses techniques, par exemple en vous informant d’une tache sur vos vêtements.

Allons maintenant faire un détour en Italie:

méfiez-vous des collations, boissons, gommes à mâcher ou cigarettes offertes par de nouvelles connaissances. Ces produits peuvent contenir de la drogue et vous exposer au risque d’être victime de vol ou d’agression sexuelle;

les voleurs ciblent souvent les voitures de location. Des criminels en scooter ou à pied arrachent souvent des sacs et autres objets de valeur aux piétons et à l’intérieur des voitures arrêtées aux feux de circulation;

-des commerces peuvent utiliser des guichets automatiques bancaires ou des lecteurs de cartes compromis pour collecter vos informations de carte de crédit, en particulier dans les zones touristiques;

-ne discutez pas de vos plans de voyage ou de toute autre information personnelle à proximité d’étrangers;

-les activités de plein air, telles que la randonnée, le ski, le vélo de montagne et d’autres sports alpins et extrêmes peuvent être dangereuses;

-les eaux côtières peuvent être dangereuses;

même les manifestations pacifiques peuvent devenir violentes à tout moment.

On peut aussi aller faire un tour au Portugal :

-confirmez l’identité du chauffeur de taxi et la plaque d’immatriculation avant de rentrer dans la voiture…

Ou même en Allemagne, le temps de partager qu’Ottawa nous suggère d’utiliser les digues dentaires pendant nos rapports sexuels…

Ouf!

-« C’est voyager version 2025 » diront certains.

-« Si c’est pour voyager comme ça, on reste à maison! » diront d’autres…

Encourager un comportement à l’encontre de la loi?

Cela étant dit, plusieurs argumenteront effectivement que de nos jours, ces conseils aux voyageurs sont légitimes et nécessaires.

Peut-être. Probablement. Sans doute.

Mais avouons que si un agent de voyage bâtissait son pitch de vente sur ce listing de conseils, les achats de voyages seraient probablement plus discrets…

Mais aussi, on peut valser à chercher si le gouvernement canadien a raison d’aviser ainsi les voyageurs, s’il est « jamais trop prudent », s’il est paranoïaque ou s’il se dédouane ainsi de toute responsabilité en cas de pépin majeur, du genre « on vous l’avait dit de faire attention ».

Mais poursuivons.

Certains autres conseils aux voyageurs d’Ottawa nous apparaissent être des invitations à adopter un comportement qui va à l’encontre de la loi.

Lequel?

Celui-ci :

Pour l’Italie, Ottawa invite à ceci : au chapitre des habitudes de conduite, « ne vous arrêtez pas sur la route pour offrir de l’aide à d’autres personnes ».

Pour la France, Ottawa invite à ceci : au chapitre des véhicules stationnés sur la route, « méfiez-vous d’une personne qui vous fait signe de vous arrêter sur l’autoroute ».

Si on a tous envie de déclarer que ces recommandations sont de mise à notre époque actuelle où le terrorisme, les tactiques et les agressions sont malheureusement très d’actualité, n’invitent-elles pas, néanmoins, à l’anti-loi?

Les Codes pénaux du Canada, de la France et de l’Italie (pour ne nommer que ceux-là) dictent cette même règle : chacun est légalement tenu de porter secours à une personne en danger.

Ce que dit la loi au Canada

« Chacun est légalement tenu de porter secours à une autre personne dont il sait ou devrait savoir qu’elle est exposée à un danger extrême et imminent, sauf s’il est incapable de le faire sans risque grave pour lui ou un tiers. »

Ce que dit la loi en France

« La non-assistance à personne en danger est le fait de ne pas porter secours à une personne en détresse. Cette abstention peut être punie par la loi.

La non-assistance à personne en danger est le fait de ne pas venir en aide à une personne qui court un péril imminent. Lorsque les conditions sont réunies, la victime de ce délit peut déposer plainte contre la personne qui ne l’a pas secouru. Elle peut également lui demander une indemnisation. »

Ce que dit la loi en Italie

« Notre système juridique classe le délit de non-assistance, prévu à l’article 593 du Code pénal, parmi les atteintes aux personnes. »

Cela dit, oui, notre monde actuel vire sous le capot, est agressant, et le « une personne avertie en vaut deux » est certainement une ligne à mémoriser.

Mais au nom de la mise en garde face à un danger probable, cela justifie-t-il notre gouvernement à inciter les citoyens à adopter un comportement teinté à l’indifférence à l’égard d’autrui et qui pourrait les mettre dans un sale pétrin?

N’y aurait-il pas urgence de décortiquer ces questions : porter assistance à personne en danger, qu’est-ce que ça veut dire? Pourrait-on porter assistance à quelqu’un tout en sécurisant sa propre personne?

Car aider quelqu’un qui est ou semble en danger sur le bord d’une route, est-ce que ça veut nécessairement dire débarquer de la voiture, laisser les portières ouvertes, le porte-monnaie sur le siège, les clés et la carte de crédit bien en vue sur le tableau de bord?

Un jour, un sage a dit : « porter assistance à quelqu’un peut vouloir dire composer le 9-1-1 pour obtenir de l’aide ».

Aviser les voyageurs d’appeler les secours pour qu’ils se rendent sur les lieux où se trouve une personne qui nous semble en danger, serait-ce un compromis sécuritaire qui va dans le sens de la loi et qui n’appelle pas à l’indifférence d’autrui?

Bonne réflexion.

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Isabelle Chagnon
Détentrice d’un baccalauréat en journalisme de l’Université Laval, Isabelle débute sa carrière de journaliste en voyage en 1995. Ses articles et reportages ont voyagé dans les magazines L’agent de voyages, Voyager et Tourisme Plus, Atmosphère d’Air Transat et le Journal Le Devoir, entre autres. Elle est co-autrice de quatre guides chez Rudel Médias (25 destinations soleil pour les vacances) et aux Éditions Ulysse (Voyager avec des enfants, Fabuleux Alaska/Yukon, Longs séjours à l’étranger). Depuis 2006 aussi, elle présente des conférences devant public.