Cuba : pourquoi 2025 a été une année difficile

Le Canada, traditionnellement premier marché émetteur de touristes pour Cuba, a considérablement réduit sa présence sur l’île cette année. Au cours des sept premiers mois de 2025, le nombre de touristes canadiens ayant visité Cuba s’est élevé à 478 388, contre 622 204 enregistrés durant la même période en 2024.

Photo: Havana Times

De plus, pour l’année complète de 2025, le nombre de voyageurs internationaux à Cuba n’atteindra « même pas la moitié des quatre millions enregistrés en 2016. C’est une année catastrophique ».

Ce constat nous provient du Havana Times, et il saigne encore plus la plaie ouverte : l’énoncé sous-entend que les belles statistiques du tourisme à Cuba remonteraient à plusieurs années avant la pandémie, cet épisode misérable pour tous qu’on croyait avoir été le déclencheur d’une grande dégringolade du nombre de touristes à Cuba.

« Le tourisme international à Cuba est en chute libre, ce qui place l’île, déjà confrontée à de graves difficultés économiques, sur la voie de sa pire performance », rapporte Bloomberg.

Aujourd’hui plus que jamais, cette île et ce peuple que les Québécois adorent tant, ne l’ont pas, mais vraiment pas facile.

Mais pourquoi donc ?

Tout le monde a déjà entendu une histoire de frigo à Varadero qui n’a plus de bière, de piscine à Holguin qui n’a plus de chlore, de buffets à Cayo des Cayos qui cherchent dans les ventres des avions s’il y a des patates pour faire des frites.

Mais l’humain étant un spécimen qui aime autant chialer que voyager, bière, chlore et frites, même en mode chasse au trésor, ne l’ont pas empêché, en bout de ligne, de choisir Cuba pour ses escapades ensoleillées.

Mais la donne, actuellement, se complique, au point que les frites sont devenues anecdotiques et le chlore, presque de la poudre aux yeux…

On ne badine plus

C’est que les avertissements des gouvernements étrangers, destinés à leurs citoyens, se multiplient, et mettent en garde sur des carences, absences et prudences à l’égard de sujets qui touchent des cordes trop sensibles, à commencer par la santé.

« Le ministère espagnol des Affaires étrangères a émis une alerte sanitaire, déclarant que Cuba est actuellement confrontée à une grave épidémie, avec des flambées simultanées de diverses maladies virales transmises par les moustiques. En conséquence, il déconseille de se rendre sur l’île sans être vacciné contre le chikungunya, la dengue et l’hépatite A, et il est conseillé d’emporter une trousse de premiers secours complète en raison des pénuries de médicaments dans les hôpitaux » rapporte le Havana Times.

Les moustiques ne seraient pas les seuls malcommodes du moment à Cuba.

Les avertissements des pays étrangers font circuler des avis d’accumulation des déchets et de multiplication des coupures d’électricité – « deux facteurs ayant un impact direct sur l’hygiène » expliquent les alertes, surtout depuis le passage de l’ouragan Melissa.

Mais plus douloureux encore, les avertissements parlent carrément de défaillance en matière de « services essentiels ».

Distribution des investissements

Mais avant les problèmes d’amas de poubelles et d’ampoules qui ne s’allument plus, il y aurait une démangeaison sous le chapeau de la logique de gouvernance.

On le sait tous, le tourisme est une machine vitale pour Cuba et sa population. Et voici ce qui s’est passé au fil du temps : « depuis des années, la politique cubaine en matière d’investissement a privilégié le tourisme au détriment de l’agriculture, de l’énergie, de la santé et des infrastructures ».

Le Havana Times poursuit sa description du portrait actuel des choses :

« Au cours de la dernière décennie, le gouvernement a fait du tourisme son pilier économique et son pari le plus risqué. » Mais en 2025, « on constate des hôtels de luxe vides dans des villes où l’eau peut mettre des semaines à arriver, des stations balnéaires où l’offre de chambres dépasse celle des produits alimentaires sur les marchés, et un système de santé en manque de personnel, de ressources et de matériel. »

Ça fait mal.

En 2024, la comptabilité du département des investissements aurait distribué l’argent ainsi : l’agriculture a reçu 2,1 %, la santé publique 1,3 %, l’éducation 0,4 %, la science et l’innovation 0,4 %.

Et les hôtels et restaurants 10,8 %, et les services aux entreprises, l’immobilier et activités locatives 26,6 %.

« Autrement dit, plus d’un tiers des investissements nationaux a été consacré à la construction ou à la rénovation des infrastructures touristiques » fait remarqué le Havana Times.

Malgré les problèmes apparents (déchets, coupures, manque de médicaments…), le gouvernement cubain persiste et signe :

En réponse à une colère du peuple au sujet de la construction d’un hôtel archi luxueux à La Havane (la Torre K baptisée Iberostar Selection La Havane, surnommée par certains « le gratte-ciel controversé de 42 étages »), qui dénonçait le fait qu’« en pleine crise économique que traverse Cuba et avec un effondrement du tourisme, le régime continue de parier sur la construction d’installations de luxe », le gouvernement a répondu ceci :

« la construction de cet hôtel, c’est un moyen légitime de soutenir l’économie nationale. Notre pays s’est toujours engagé en faveur du développement du tourisme malgré les difficultés qui ne sont ni nouvelles ni apparues par magie.

« Défendre ce qui appartient à Cuba – qu’il s’agisse d’un hôtel, d’un projet ou d’un espace de développement – ​​ne signifie pas faire l’apologie du luxe, mais affirmer notre droit, en tant que nation, à nous développer, à créer et à nous montrer au monde sans complexes d’infériorité. Les racines cubaines ne sont pas détruites par les crises ou le sarcasme : elles se nourrissent de fierté, de mémoire et d’un fort sentiment d’appartenance. »

Trop peu, trop tard?

Toujours est-il que la comptabilité de janvier à octobre 2025 révèle un changement de cap. Le Havana Times rapporte que les financements alloués au tourisme chutent à 5,2 %, et ceux du secteur immobilier et des entreprises à 17,1 %, tandis que la fourniture de services essentiels à la population – électricité, gaz et eau – aurait bondit de 12,6 % à 36,7 %, devenant ainsi le principal secteur bénéficiaire des investissements. Le média ajoute que les transports – essentiels à la circulation des biens et des personnes dans un pays qualifié de « quasi paralysé » – progressent également, passant de 8,5 % à 10,7 %.

« Mais la question qui se pose inévitablement est la suivante : ce changement sera-t-il suffisant à ce stade? »

Car voici : les investissements suivent des cycles économiques : leurs effets mettent parfois des années à se manifester. « Ce qui a été sous-financé en 2015 ou 2018 se traduit aujourd’hui par des coupures de courant, des épidémies et des pénuries. Et les financements qui débuteront en 2025 risquent d’arriver trop tard pour empêcher l’île de continuer à perdre, entre autres, l’une de ses principales sources de devises étrangères. »

C’est-à-dire le tourisme.

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Isabelle Chagnon
Détentrice d’un baccalauréat en journalisme de l’Université Laval, Isabelle débute sa carrière de journaliste en voyage en 1995. Ses articles et reportages ont voyagé dans les magazines L’agent de voyages, Voyager et Tourisme Plus, Atmosphère d’Air Transat et le Journal Le Devoir, entre autres. Elle est co-autrice de quatre guides chez Rudel Médias (25 destinations soleil pour les vacances) et aux Éditions Ulysse (Voyager avec des enfants, Fabuleux Alaska/Yukon, Longs séjours à l’étranger). Depuis 2006 aussi, elle présente des conférences devant public.