Thomas Cook : un branle-bas de combat digne de la Seconde guerre mondiale

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«Il s’agit de la plus grande opération de rapatriement de civils depuis la Seconde Guerre mondiale», constatait un porte-parole du ministère des Transports du Royaume-Uni, parlant de l’Opération Matterhorn, curieusement baptisée en référence à une des plus importantes campagne de bombardement du conflit de 39/45.

En tout, 600 000 touristes européens doivent être rapatriés à la suite de la faillite de Thomas Cook. Les Britanniques, qui dénombrent 150 000 ressortissants concernés, en ont ramené près de 15 000 hier (lundi) et comptaient en rapatrier 16 500 aujourd’hui. Pour ce faire la CAA (Civil Aviation Authority) a affrété 64 vols hier et prévoit en opérer 74 aujourd’hui. Le reste de l’opération sera échelonnée sur 13 jours.

À titre de comparaison, la faillite du transporteur Monarch, survenue en 2017, s’était soldée par l’obligation de rapatrier 110 000 voyages laissés en rade. Pour ce faire, la CAA avait dû affréter 60 appareils.

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Les frais de l’entreprise seront épongés, partie par l’ATOL (Air Travel Organiser’s Licence), partie par le Fonds de garantie voyages de l’Union européenne, qui sont, chacun avec leurs particularités propres, l’équivalent du FICAV québécois.

La bannière allemande de Thomas Cook, Neckermann

Mais le Royaume-Uni n’est pas le seul marché affecté par la débâcle du deuxième plus important voyagiste mondial. Thomas Cook est une entreprise germano-britannique, et les voyageurs allemands coincés à destination étaient presque aussi nombreux : 140 000. Parmi ses 23 marques voyagistes déployées en Europe, la bannière allemande Neckermann (également présente en Autriche, aux Pays-Bas et en Belgique) est une des plus importantes. Elle permettait notamment à Thomas Cook d’accaparer 5% de l’énorme marché touristique allemand (le principal en Europe avec un flux de près de 100 millions de séjours à l’étranger), contre 11,6% pour DER Touristik et 11% pour TUI.

Parmi les autres marchés touchés, on dénombre 35 000 Scandinaves (16 956 Suédois, 9 000 Norvégiens et 8 819 Danois), 10 000 Belges et autant de Néerlandais et de Français (9 842, selon Thomas Cook France).

Par contre, tous les ressortissants d’Europe continentale ne devront pas nécessairement recourir à des mesures d’urgence pour rentrer chez eux. C’est que certaines filiales continuent à fonctionner, même si la maison-mère a baissé les bras. C’est le cas, notamment de Thomas Cook France. Et du transporteur Condor, en Allemagne, principale filiale «aérienne» du failli, qui est rentable (43 millions d’euros de profits l’an dernier). Condor a demandé – sous forme de prêt – l’aide du gouvernement allemand. La compagnie fait état de 240 000 voyageurs à destination, qui ne sont pas tous des consommateurs ayant acheté des forfaits de Thomas Cook ou de ses filiales voyagistes.

Où sont-ils abandonnés?

On ne connaît pas tous les chiffres et les endroits où les clients de Thomas Cook attendent un rapatriement. On sait que parmi les 600 000 consommateurs concernés, 50 000 se trouvent en Grèce (dont 22 000 en Crète, le reste éparpillés dans neuf autres stations balnéaires) et 21 033 en Turquie. En Tunisie, les Britanniques seraient 4 5000. On ignore combien se trouvent en Espagne, qui était, de loin, la principale destination du voyagiste. Les Canaries, notamment, accueillaient annuellement 2,6 millions de clients de Thomas Cook, principalement originaires de Royaume Uni, d’Allemagne et de Scandinavie. L’autre grande destination espagnole du grossiste étant les Baléares. Les hôteliers des Canaries parlent d’un cataclysme. En Crète, le président de l’Association des agences de tourisme et de voyages de Crète, Michel Vlatakis, fait état d’un «séisme de magnitude 7» pour ses membres.

En Tunisie, les hôteliers ont ajouté au désarroi des clients en leur réclamant le montant de leur séjour que Thomas Cook n’avait pas encore acquitté. Il faut dire que le voyagiste laisse dans le pays une ardoise de 60 millions d’euros selon le ministre du Tourisme, René Trabelsi. Une somme que les hôteliers ne récupéreront probablement jamais (sinon des miettes). En attendant, le ministère a créé une cellule de crise pour gérer la situation.

Les Turcs, qui accueillaient annuellement entre 600 000 et 700 000 clients de Thomas Cook, s’inquiètent également. À tort peut-être, car, comme la nature, l’industrie touristique a horreur du vide, et les tours opérateurs concurrents s’empresseront de récupérer la clientèle des consommateurs. Et les employés réduits au chômage : déjà TUI organise à l’intention des professionnels licenciés par Thomas Cook un «salon de l’emploi» dans ses bureaux de l’aéroport de Luton, au nord de Londres.

En attendant, plusieurs tour-opérateurs britanniques semblent vouloir profiter de l’occasion pour augmenter leurs prix. Des prix qui ont parfois triplé. Sur Twitter et sur d’autres réseaux sociaux, on pointe notamment du doigt TUI et Jet2.

Un vol Londres/Dalaman (aéroport desservant plusieurs stations balnéaires de la côte sud-ouest de la Turquie), qui se vendait 500 $ dimanche, se détaillait 600 $ lundi soir.

Jet2, très actif sur la destination Chypres a haussé ses prix de plusieurs centaines de livres.

TUI se défend en invoquant le «dynamic pricing» ajusté au jeu de l’offre et de la demande.

L’impact se fera également sentir sur le marché des croisières, car Thomas Cook vendait des milliers de forfaits impliquant Royal Caribbean, Carnival et MSC. Nul doute qu’à l’avenir, TUI tentera de rapatrier une partie de cette clientèle sur ses propres navires déployés sous les marques Hapag-Lloyd, TUI Cruises (et pour une partie Royal Caribbean auquel le lie une entente de partenariat).

Mais après les turbulences provoquées par l’ouragan, la chute du numéro deux mondial devrait se traduire par une baisse des prix. Les hôteliers espagnols, grecs, tunisiens, turcs, Égyptiens et les autres devront combler les trous laisser par un de leurs plus importants clients. Pour ce faire, ils seront nécessairement tentés d’offrir des tarifs alléchants, en attendant que le marché se stabilise.